W.A. Mozart (1756-1791)

Requiem pour solistes, chœur mixte et orchestre K.626 ré mineur


La genèse du Requiem est entourée de multiples légendes apparues au XIXe siècle. Car, contrairement à la thèse superbement développée par Milos Forman dans son film « Amadeus », Mozart n’est pas mort empoissonné par Salieri qui, ivre de jalousie, aurait de surcroît poussé le cynisme jusqu’à commander secrètement à la victime sa propre et sublime messe de funérailles ! 

Le Requiem sonne presque comme un retour (ultime…) du sentiment religieux chez Mozart. En 1791 en effet, il n’avait pas composé de musique d’église depuis près de huit ans et la messe en ut mineur. Tout juste peut-on mettre à son actif le très beau et court Ave Verum composé pour le chef des chœurs de Baden, le 18 juin 1791. En proie à une vie un peu dissolue et des difficultés financières chroniques, cherchant une situation stable, Mozart espérait encore un poste de musicien d’église. Or, on venait, depuis le mois de mai, de lui proposer le poste de Kapellmeister de la cathédrale St Etienne de Vienne… mais uniquement après le décès de son titulaire, Hoffmann. En attendant, il avait donc accepté un poste d’adjoint non rémunéré.

Dans le courant du mois de juillet, Mozart reçoit la visite « d’un homme en gris », qui souhaite garder le plus strict anonymat quant à son mandant. Celui-ci est en réalité le comte Walsegg zu Stuppach (1763 – 1827). Voici un étrange commanditaire : féru de musique, se piquant de composer, il a l’habitude de faire jouer chaque année un requiem à la mémoire de son épouse, commandé auprès de musiciens étrangers et qu’il fait passer, le cas échéant, pour ses propres œuvres…

En manque d’argent, Mozart commence immédiatement à travailler à cette commande d’autant que l’acompte est de 50%, s’interrompt plusieurs fois et s’y consacre plus sérieusement à l’automne. Sur le manuscrit autographe, figure la date de 1792. Rien d’étonnant en vérité : en raison du travail de composition phénoménale de l’année 1791 (La Clémence de Titus, La Flûte Enchantée, le concerto pour clarinette, le dernier concerto pour cor, etc.), Mozart sait qu’il n’aura jamais achevé le Requiem avant la date exigée par son commanditaire, février 1792.

 Œuvre inachevée, vie inachevée

Pourtant , le dimanche 20 novembre 1791, Mozart, malade, se met au lit et interrompt à nouveau tout réel travail sur le Requiem. Le samedi 3 décembre, quelques proches jouent des extraits du Requiem au chevet de Mozart qui a encore la force de chanter la partie d’alto.

 Le dimanche 4 décembre, le docteur Glosset « a ordonné une compresse froide sur sa tête brûlante, ce qui l’a tant secoué qu’il a perdu conscience et n’est plus revenu à lui, son dernier mouvement a été une tentative d’imiter, de la bouche, les passages avec timbales du Requiem, je l’entends encore » (Sophie Haibel, sa belle sœur, dans un courrier à Constance en 1825). Mozart meurt ainsi le 5 décembre 1791 vers une heure moins cinq du matin, à l’âge de 35 ans, d’une probable infection rénale.

Le samedi 10 décembre, un service funèbre est célébré à la mémoire de Mozart et les amis et musiciens présents y jouent les fragments qu’il a laissé du Requiem. Car des quatorze numéros de la composition, Mozart n’en a composé complètement que l’Introït et le Kyrie. Conformément à ses méthodes de travail, des fragments et esquisses très avancées existent pour un certain nombre d’autres. Quant aux Sanctus, Benedictus, Agnus Dei et la Communio, il n’y a rien.

Manuscrit des premières et uniques mesures du Lacrymosa.

 Qui veut terminer ?

Désirant absolument toucher le reliquat de la commande du Requiem – d’autant que l’acompte est déjà dépensé -, Constance, la femme de Mozart, va entreprendre de chercher un compositeur qui puisse achever l’œuvre.

Successivement Freystädler puis Eybler se désistent. L’abbé Stadler est également sollicité. Finalement, le choix de Constance se fixe sur Franz Xaver Süssmayer (1766 – 1803), élève de Mozart depuis le début de l’année et qui était resté à ses côtés durant toute la composition du Requiem. On ne saura d’ailleurs jamais la part exacte de Süssmayer dans le Requiem car il était autant de son intérêt de s’en attribuer la plus grand part qu’à Constance de revendiquer tous les droits pour son mari.

 Entre la supercherie de Walsegg et l’escroquerie de Constance

En deux mois, l’élève termine le travail. Afin que l’habillage ne soit pas trop voyant, Süssmayer recopie de sa main toutes les parties, y compris celles achevées par Mozart. Pendant ce temps, Constance vend une seconde fois l’œuvre au baron von Klöst, ambassadeur de Prusse à Vienne, ce qui permet que la première représentation « Mozart-Süssmayer » ait lieu dans cette ville le 2 janvier 1793.

Le 14 février 1793, Walsseg dirige le Requiem dans l’église de Wiener Neustadt, puis le recopie à son tour, ajoutant sans le moindre scrupule sur son manuscrit « Composo dal conte Walsegg ».

Résumons-nous : le requiem est une œuvre initialement incomplète, terminé par un jeune disciple de 25 ans, et dont certains thèmes écrits par Mozart himself sont en fait inspirés par d’autres compositeurs (comme couramment, le thème de la fugue du Kyrie est emprunté au Messie de Haendel, le Recordare à Willhem Friedman Bach, le fils aîné du compositeur). Malgré le contrat d’exclusivité, il est vendu deux fois pour du Mozart pur sucre par la veuve, et temporairement signé par un mystificateur. Que de tromperies ! serait-on tenté d’écrire. Mais Miche Ange n’a-t-il pas signé des œuvres ébauchées de sa main mais réalisées par ses élèves ? Dumas n’a-t-il pas endossé les pages de ses collaborateurs ? Combien de pièces de Molière, Pierre Corneille a-t-il écrite ? Au-delà de ses turpitudes, le Requiem reste d’abord une œuvre de Mozart d’une immense puissance, une œuvre indiscutablement mozartienne, patrimoine commun de tous les hommes. Qui en douterait un seul instant ?

 Philippe Lerat